2 janvier 1994

Jeudi, Linda est venue en ville avec David et Liz, et on est allé voir Miss Saigon. On a beaucoup aimé. J’avais passé la journée avec Mark Netter à réfléchir sur l’adaptation cinéma de Prince of Persia. On n’a pas déparlé pendant six heures et quelques bonnes idées ont germé. Ce scénario pourrait s’avérer très sympa à écrire.

Le vendredi 31 décembre, Oscar et Julia Neidecker-Gonzales, accompagnés de Karen et Wendy, ont pris la voiture sur un coup de tête et ont fait la route depuis DC pour nous rejoindre, Linda et moi, et aller voir Angels in America (première partie) avec nous l’après-midi. Encore un très bon moment. Ensuite, on s’est pomponné pour aller au centre-ville célébrer le Nouvel An, dans une soirée à Soho. La fête battait son plein quand nous sommes partis à 4 heures du matin, à la recherche de beignets chauds de chez Hot Bialys. Quelques instants mémorables avec des gens que je ne reverrai jamais. Je regrette juste qu’on n’ait pas pris une photo de moi avec Linda et Sam ce soir-là.

J’ai posté la candidature de Yoana à Yale sur le chemin du dîner, au bureau Fed Ex de la 8ème Avenue. Oscar a validé sa lettre de motivation. [Sa sœur] Karen postule aussi. Ça serait génial qu’elles soient prises toutes les deux !

J’ai bien profité du séjour à NY. Je n’ai pas avancé dans mon travail (cela dit, je n’ai rien fait pour), mais j’ai vu pas mal des gens que je voulais voir. Je trouve à New York beaucoup de choses que San Francisco ne peut m’offrir. Des souvenirs, principalement. Des tas et des tas. 29 ans de souvenirs.

« Au Honduras, je me sens vivante. Ici, je me sens morte,» a dit Karen (une des rares fois du weekend où elle a parlé, bien qu’elle n’ait rien perdu de ce qui s’est dit). Quand je pense à San Francisco, je comprends ce qu’elle veut dire ; très bien, même.

À New York, pour moi, tout est vivant, même les morts.

Peut-être que ça changera. Peut-être qu’il est possible de transformer votre relation à un endroit en y insufflant de la vie. Si je m’implique à 200%, si je prends tous les risques, peut-être pourrai-je me sentir vivant à SF. Et rendre SF vivante autour de moi.

La voilà, ma résolution pour 1994.

3 janvier 1994 [vol United vers SF]

Toujours en attente d’embarquer. C’est trop bête, j’aurais pu passer encore dix minutes à discuter avec cette jeune Argentine en route pour Londres, d’une beauté proprement stupéfiante. D’accord, j’avoue : si j’ai interrompu notre conversation aussi brutalement, c’est surtout parce que ça se passait tellement bien que j’ai paniqué à l’idée d’aller plus loin. Je préfère que ça reste une rencontre fugace sans lendemain, une parenthèse. Je ne suis pas aussi hardi, d’ordinaire; ici, j’ai quand même traversé toute la pièce pour aller lui parler.

J’ai perdu mon calepin avec tous mes numéros de téléphone. Bon, tant pis. On repart d’une page blanche en 1994.

4 janvier 1994 [San Francisco]

Première journée de dingue. Debout à 7h, à la salle à 8h, où Robert et moi avons sué pendant une heure et demie, puis direction le bureau pour une longue journée de remise dans le bain.

Caravan Pictures fait l’impasse sur Prince. Dommage.

J’ai lancé Nicki sur l’élaboration d’une séquence-test de dialogue (tirée du film Une femme disparaît).

Tomi est toujours obsédée par Dragon et Pete. Si elle en parle encore une fois, je sens que je vais hurler.

Robert déborde d’énergie et soulève des montagnes. Un partenaire comme lui, ça n’a pas de prix.

6 janvier 1994

Les apprentis (Mark et Noel) sont de retour.

C’était MacWorld hier. J’ai joué à Prince 2 devant des journalistes. Le jeu dont tout le monde parlait était Myst (primé aux Eddy Awards hier soir, comme Prince 1 l’avait été l’an dernier).

Après ça, Robert et moi sommes allés chez Drew Pictures (Iron Helix) pour une soirée entre développeurs comme nous. On y a retrouvé des gens de The Journeyman Project, de Critical Path, d’Alice to Ocean, et d’autres, mais pas Rand et Robyn, les héros du jour. Ça a vraiment fait du bien de rencontrer tous ces gens qui sont logés à la même enseigne que nous. On a eu l’occasion de comparer nos expériences des objectifs de vente, des éditeurs, des royalties, des avances, des budgets, etc. Retour sur terre.

Nouvel éditeur à surveiller : MediaVision.

Aujourd’hui, j’ai écrit une lettre de recommandation pour Yoana (premier jet).

Nicole a réussi à faire tourner sa maquette de scène de dialogue. Cool.

Greg a appelé de mon appartement à Paris. La Seine est sortie de son lit. Ils me manquent tous.

7 janvier 1994

24h après avoir envoyé ma demande de visa, j’ai reçu un coup de fil de l’ambassade de France. Ils avaient reçu ma demande, et d’après eux, « ils ne pouvaient, en l’état, y donner une suite favorable. » Mon interlocutrice, charmante, m’a expliqué que, comme j’avais répondu oui à la question « avez-vous l’intention d’exercer une activité rémunérée sur le sol français ? », ma demande serait rejetée tout de suite. Elle m’a conseillé de me présenter à l’ambassade afin que nous puissions remédier ensemble à la situation.

« Et puisque nous en parlons », a-t-elle ajouté, « il est absolument nécessaire que vous veniez en personne… pour nous montrer comment passer le niveau 4 de Prince of Persia. »

Une fois de plus, Prince of Persia me tire d’affaire. Je me suis montré, elle m’a aidé à faire les changements nécessaires au Tipp-Ex et m’a présenté à tout le bureau comme une vedette. Le seul problème est que, quand j’ai quitté l’ambassade, il était quatre heures passées et ma voiture était partie à la fourrière. Mais ça, ce n’était pas sa faute.

9 janvier 1994

Je suis retourné au bureau dimanche, et j’y ai trouvé les apprentis. J’ai eu pitié d’eux et je les ai invités à dîner chez moi. J’ai fait des spaghettis. Noel a préparé du pain à l’ail. On a bu deux bouteilles de vin. C’était chouette. Ils sont si jeunes ; je l’oublie trop souvent.

13 janvier 1994

Jon et moi avons pris la voiture jusqu’à Broderbund pour une réunion avec Ken, Harry [Wilker] et Ed Auer, autour de la longue table de la salle de conférence du C.A. C’était la première fois que je me trouvais dans cette salle.

Ça a été plus facile que prévu. J’ai fini par comprendre qu’ils n’étaient pas plus chauds que ça pour faire Prince 3 à la base, donc sur quoi portait notre désaccord, finalement ? Nous nous sommes quittés bons amis, avec la porte ouverte à une collaboration future, etc. Un gros souci de moins. On peut maintenant se concentrer sur Express pour un bout de temps, et Robert et moi pouvons rêver du Projet X à nos heures perdues.

Avec Robert, on se voit tous les matins à 8h pour faire du squash ou soulever de la fonte.

Express commence tout doucement à prendre forme. Je suis peut-être naïf, mais je ne me mets pas encore trop de pression. ’94 commence plutôt bien.

17 janvier 1994

Il y a eu un tremblement de terre à LA et une tempête a frappé NY. Il a fait très clair aujourd’hui, froid et ensoleillé, comme il avait fait le jour de l’anniversaire de Martin Luther King [le 15 janvier, NDT]. Robert et Julie se séparent. J’ai failli me faire emboutir par l’arrière sur l’Embarcadero, mais mon turbo et mes bons pneus m’ont sauvé.

19 janvier 1994

Robert repart à DC demain. « Quand j’y pense, je ne sais même pas pourquoi j’y vais », m’a-t-il dit. Le pauvre.

Aujourd’hui, au prix d’un effort surhumain, je me suis organisé, j’ai rangé mon bureau et imprimé les 300 pages (pour l’instant) de la Bible d’Express. Robert a installé et démarré le nouvel intranet (baptisé Hopey).

Nicki est partie pour Sundance avec Terry (victime du tremblement de terre). Jon est en route pour Dallas.

Ça va être une semaine bien solitaire, au bureau.

25 janvier 1994

Robert est de retour. Je l’ai emmené dîner au Pasha. Jilal était ravi de me revoir après une si longue absence (depuis la célébration de Prince 2). Robert m’a lancé : « on t’accueille en héros ! »

Robert a changé d’état d’esprit. Il a arrêté de se morfondre pour Julie et se sent prêt à affronter l’avenir. « À partir de maintenant, quand on sort, on SORT ! » Il a envie de prendre des cours d’italien.

Discussion animée sur le scénario avec Tomi pendant le déjeuner. C’est incroyable, plus on se prend le bec, plus il s’améliore !

30 janvier 1994

Mark et Noel ont atteint leur objectif. Robert et moi les avons emmenés dîner au Fog City Diner.

Je vais à L.A mercredi pour rencontrer un agent recommandé par Dick Gersh.

31 janvier 1994

J’ai expédié les documents d’aide financière de Yoana. Les tout derniers. Hé bien ! C’était tout, sauf une sinécure !

Jusqu’ici, j’ai dépensé à peu près 300.000$ dans Smoking Car. Parfois, je me demande avec un étrange détachement : que se passerait-il si tout le monde me laissait brusquement tomber ? J’épongerais la perte et je rentrerais en France, j’imagine. L’argent me semble aussi irréel que tout le reste.

Pour le moment, cela dit, on dirait que ça roule !

6 février 1994

Je suis descendu à LA pour rencontrer Fred Amsel. J’ai fait le tour de la ville dévastée par le tremblement de terre dans une Miata bleue décapotée.

Dîner avec George, Sue et Mario.

La semaine dernière a été exceptionnelle ; on a fait d’énormes progrès sur Express.

7 février 1994

Au retour de mon rendez-vous avec Eileen, un sourire crétin me barrait le visage, qui ne m’a même pas quitté quand, après avoir rentré la voiture au garage, je suis resté là, sous la pluie, grisé par la sensation des gouttes qui s’aplatissaient sur mon crâne. Que signifie tout ceci ?

15 février 1994

Une journée de profond marasme. Au bureau jusqu’à 22h. Hier c’était jusqu’à 1h du matin. À part le boulot, absolument rien ne va plus. Comment en suis-je arrivé là ?

17 février 1994

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste ques les nuits

Voilà qui reflète mon état d’esprit de ces derniers jours.

Je viens d’appeler Patrick. Mon royaume pour un voyage à Paris. Même d’une semaine. Il faut que je fasse quelque chose pour me secouer, me sortir ce cycle infernal de boulot-boulot et

Johnny tu n’es pas un ange

19 février 1994

Grosse journée au bureau hier : Don est rentré ! Quel soulagement ; je n’avais pas réalisé à quel point j’avais craint qu’il ne revienne jamais d’Australie. Les tests graphiques de Nicki sont prometteurs. Robert et les gamins mettent les bouchées doubles. Ce jeu va être fantastique.

24 février 1994

Je pourrais écrire 15 pages par jour sur nos (més-)aventures quotidiennes au bureau, mais ça intéresserait qui ?

25 février 1994

Mon dernier jour. J’ai donné à Nicki de quoi s’occuper pendant la semaine où je serai absent. J’ai pris la voiture jusque chez Don et passé une heure à joyeusement comparer des photos de compartiments de trains, à vérifier des numéros de voitures et à essayer de déterminer lesquelles auraient été les « nôtres » en 1914. Franchement, quel job de rêve !

Je pars pour Paris !

27 février 1994 [Paris]

Greg et Patrick m’attendaient à l’aéroport. Greg tenait une pancarte qui disait « Smoking Car ». Patrick m’a tendu les clés de la Peugeot. Je nous ai ramenés à l’Île-St-Louis sous une pluie fine, qui contrastait avec la densité du trafic. Être de retour ici est étrange, merveilleux et angoissant tout à la fois. Six mois d’absence rattrapés, le fossé comblé d’un seul bond d’11 heures à bord d’un Boeing 767.

Patrick et moi avons décidé que Sandrine devait venir à SF sur-le-champ. On est descendu dans « l’atelier » saturé de fumée bleue, où Emmerich fumait en silence étendu sur le sol poussiéreux, pour appeler Sandrine à Argentan et lui annoncer la nouvelle. Elle était euphorique. Sortir de France, elle n’attendait que ça.

Je suis celui qui apporte la lumière et l’énergie. J’arrive quelque part et les choses se mettent à bouger. C’est très chouette, d’avoir cet effet-là sur les gens. Si seulement je pouvais le mettre en bouteille…

28 février 1994

Ça n’a pas été facile ici, pour Patrick ; c’est dur de voir tout le monde partir à San Francisco pour démarrer une nouvelle vie.

Ces six derniers mois à SF, je me suis bercé de cette illusion : si ce jeu fait un four, je pourrai toujours rentrer à Paris. Mais là, je dois me rendre à l’évidence : au 8, rue Boutarel, je ne suis plus chez moi. Et c’est bien normal. En fait, la seule chose qui cloche, c’est que je n’ai pas emporté mes affaires avec moi quand je suis parti. Elles sont toujours là.

C’est tout de même amusant : bien souvent, les raisons profondes de vos actes ne vous apparaissent que beaucoup plus tard.

2 mars 1994

Aujourd’hui, Patrick et moi sommes retournés à la Clairière de l’Armistice pour poser un regard neuf sur la fameuse voiture du Maréchal Foch, maintenant que nous avons une bien meilleure connaissance du sujet. J’ai détourné l’attention du garde suffisamment longtemps pour permettre à Patrick de prendre l’équivalent de deux films de photos de l’extérieur du wagon, pas vu, pas pris. On a pris un déjeuner tardif dans une brasserie de Compiègne, et j’ai dormi sur le trajet retour vers Paris au milieu des embouteillages.

Greg et moi sommes allés à l’Aquaboulevard (quel endroit affreux) pour jouer au squash avec un gars prénommé Philippe, qui s’est avéré très sympa pour quelqu’un qui bosse au Ministère des Finances. Patrick nous a rejoints au Bateau Ivre pour une énième discussion animée dans le plus pur style français : ambiance enfumée, deux cruchons de vin, on ne décolle pas avant trois heures du matin. Ah, la France. Ça commence à me revenir.

Sandrine a salué tout le monde à Argentan, leur annonçant qu’elle partait pour l’Amérique. On l’attend à S.F. pour le 20 du mois.

J’ai déjeuné chez Delphine (Software, NDT). Dany m’a donné les noms d’une série de personnes à contacter à E.A et Sony.

4 mars 1994

J’ai pris la voiture jusqu’à Neuilly pour dîner avec Denis, Dominique et les deux personnes du marketing qui forment l’effectif total de Psygnosis France. Puis en route pour la Bibliothèque nationale pour quelques heures de recherches sur l’Orient-Express avec Patrick et Greg.

J’ai été chez Lobna au Trocadero, et j’ai regardé son téléfilm Leila : Née en France, assis sur son lit.

All my exes live in Texas
That’s why I reside in Tennessee

(NDT : toutes mes ex vivent au Texas, voilà pourquoi je suis domicilié au Tennessee)

9 mars 1994 [New York]

Il neige.

13 mars 1994 [San Francisco]

Trois jours que je suis revenu. Je reprends péniblement mon rythme de croisière au bureau.

Mark Netter va monter depuis L.A. pour m’aider à organiser le tournage test.

On a rencontré Francesca Prada en vue de la recruter comme manager ou assistante de production.

Je suis passé chez Don Grahame. C’était son anniversaire.

J’étais à l’Happy hour à Mondo Media avec John Evershed, et d’autres. On y voyait Eileen partout, affichée sur des panneaux en carton grandeur nature.

15 mars 1994

Mark Netter est là. Il va squatter chez moi ce soir. Le plan est de commencer tôt et pleins tubes demain matin.

Les choses commencent à s’accélérer.

Je deviens accro au squash.

16 mars 1994

Bonne première journée. J’ai fourni à Mark un bureau et un téléphone. Il s’est merveilleusement intégré. Il faut dire que c’est une équipe pour le moins composite que j’ai assemblée. On a beau donner l’impression de déconner ensemble sans vraiment bosser, mon vieux, on abat la besogne ! Ce tournage est sur les rails.

J’ai modifié le script pour y intégrer Eileen en tant que nouveau compagnon d’armes de Gregor (à la place de Constantin, personnage masculin à l’origine). J’étais certain que Tomi et Robert ne me louperaient pas, mais à ma grande surprise, ils m’ont accordé que c’était plus intéressant ainsi.

20 mars 1994

Nettoyage de printemps. Mon chez-moi a retrouvé tout son lustre. Quelques meubles supplémentaires achetés à l’occasion d’un samedi où j’ai passé le plus clair de mon temps à sillonner la ville, capote baissée. C’était la première fois que Tomi voyait où j’habite, aujourd’hui. Elle était impressionnée. Je m’y sens bien, moi aussi ; c’est à la fois confortable et chaleureux.

J’ai rendu visite à Don et il m’a montré le premier rendu test partiel du mur du corridor. Waouw, ça va vraiment être léché, visuellement !

Journée du vendredi chez Broderbund avec Robert. J’ai passé la matinée à serrer des mains et à motiver les troupes sur trois étages. Déjeuner avec Ken Goldstein. Ce n’est jamais perdu, de rendre visite de temps en temps.

Sandrine débarque ce soir.

21 mars 1994

Sandrine dort dans la chambre d’amis avec « Arizona Dream » en fond sonore, à peine audible.

Robert est venu dîner. J’ai fait des pâtes, qu’on a arrosées d’une bouteille de vin que Sandrine avait emportée de France. Premier dîner à la maison depuis un bail. Même faire la vaisselle m’a fait plaisir. Je devrais cuisiner plus souvent.

24 mars 1994

Mark et Francesca ont investi le bureau aujourd’hui. Un flot continu de gens qui allaient et venaient au milieu des sonneries de téléphone incessantes. Une fantastique première journée. Plus rien ne peut arrêter ce tournage test ; il me suffit de signer pour 20.000 dollars de chèques et ça y est !

C’est terrifiant, en réalité. Je ne maîtrise plus rien. J’ai créé un monstre.

Sandrine est perdue sans Patrick, son anglais est encore balbutiant, l’avenir est incertain, et je suis moi-même trop préoccupé pour lui apporter tout le réconfort dont elle a besoin.

Je comprends pourquoi les gens prennent des somnifères. Moi-même, je ferais n’importe quoi pour m’assommer, en ce moment.

31 mars 1994

Tomi et moi avons reçu de Terry des notes sur le scénario. Quelques bonnes idées. Francesca m’a massé le dos. J’en avais bien besoin.

Ce rythme est exténuant, grisant aussi.

6 avril 1994

Le Tournage !

Il est 22h45 et je vais DORMIR un max, mais d’abord, il faut que je vous dise :

C’était génial -

Avec Donald, on était resté jusqu’à une heure du matin la nuit dernière, à digitaliser les images qu’on a utilisées aujourd’hui,

debout à 6h45 ce matin pour être à City Stage pour 7h45,

la machine a bien tourné et maintenant elle va

s’ é c r o u l e r

7 avril 1994

Le facteur a déposé le courrier ce matin. Une épaisse lettre de Yale. J’ai pu lire à travers l’enveloppe les mots « Bienvenue à Yale ». Yoana a décroché une bourse complète.

Woaw !

Si un camion me roule dessus demain, j’aurai au moins fait une bonne action dans ma vie.

Tournage terminé, le projet avance.

Mark, Nicki, Robert et moi sommes allés au Varitel à 21h pour assister au transfert sur bande magnétique D1. On a visionné les images pour la première fois. Ça donne vraiment bien, juste quelques couacs techniques qui ne devraient pas poser de gros problème, heureusement.

La vie est belle.

12 avril 1994

Soirée projection. J’ai montré Waiting for Dark, Suspended Abbey, Ivy and Ice, et (à ma demande expresse et malgré les protestations de Mark) My Night in Bohemia, que tout le monde a adoré. Bonne soirée.

Demain, c’est le dernier jour de Mark.

J’ai demandé à Eileen si ça lui dirait de jouer une terroriste serbe et de se battre sur le toit d’un train. Elle s’est écriée : « Oh ! Je serais prête à payer pour le faire ! » Hé hé.

17 avril 1994

Boulot, boulot, boulot.

Je sors tous les soirs avec Sam et Sandrine.

Ils m’ÉPUISENT, ces deux-là. Je n’ai plus vingt ans.

19 avril 1994

Journée complète au bureau.

Fourbu, Éreinté, Vidé et Déboussolé… sont sur un bateau.

Dîner avec Dany Boolauck. On a parlé des femmes, de la vie, de nos amours, ambitions, etc.

Siomara m’a appelé depuis Cuba ! Yoana va partir. Ils vont l’envoyer en juin ou en juillet séjourner avec des proches à Miami, apprendre un peu d’anglais, acheter des vêtements avant de commencer à Yale début septembre.

Waouw.

Les royalties de Prince of Persia pour le mois de mars ne s’élèvent qu’à 12.000 dollars. Oh-oh… J’en ai investi 30.000 dans le capital rien que ce mois-ci. Encore quelques mois de disette et ça pourrait sentir le roussi.

Je passe tout mon temps à travailler la cohérence des personnages.

20 avril 1994

Premier jour pour Francesca. L’organisation au bureau s’en ressent ; on a fait d’énormes progrès. L’ordre émerge du chaos.

Nicki est de retour au bureau. Elle est parvenue à faire marcher et courir le personnage sous Director. L’alignement semble bon. Plus que quelques jours avant cet instant magique où nous verrons déambuler un vrai personnage dans un vrai décor précalculé.

Dîner avec Robert, Nicki et Terry au Campo Santo.

25 avril 1994 [Santa Clara]

Me réveiller dans l’anonymat d’une chambre d’hôtel est étrangement rassurant.

J’ai passé toute la journée d’hier à la CGDC [Computer Games Developers Conference, NDT] à Santa Clara. Gina Smith m’a interviewé pour la NPR [National Public Radio, NDT]. Margot Comstock m’a invité à participer à une table ronde autour du thème : « la passion et l’intégrité dans la conception des jeux video. » J’ai été approché par quantité de gens qui avaient joué à Karateka et à PoP. Déjeuner avec Rob Martyn. Dîner avec Rusel et Alex, qui sont actuellement en couple. Elle est vraiment chouette. Il se sont rencontrés à la même soirée où j’ai fait la connaissance d’Eileen.

26 avril 1994 [San Francisco]

J’ai quitté la CGDC hier après le déjeuner, en chargeant Robert, Mark et Noel d’emporter la bannière Smoking Car au banquet. Sur la route du retour, sous la pluie, j’ai embouti l’arrière d’une Plymouth. Ma voiture n’a pu repartir qu’en dépanneuse. Je crois que ça va me coûter cher.

Je suis allé au bureau et j’y ai trouvé Francesca et Nicki. Francesca et moi sommes allés dîner (chez Michaelangelo), on a bu une bouteille de vin.

Quand elle m’a vu, Sandrine m’a dit : « je crois que tu as été blessé dans l’accident, car tu sens mauvais. Je l’ai remarqué quand on s’est embrassé. Tu devrais prendre une aspirine et filer te coucher. »

Je me suis réveillé à 5h (comme d’habitude). Tout a une signification, même un accident de voiture. Je vis ma vie comme si c’était un concours à gagner. Ce n’est pas ça, la vie. Il faut que je me laisse un peu respirer.

27 avril 1994

Longue palabre avec Robert. Il m’a parlé de pas mal de choses qui le tracassaient depuis un moment, et ça m’a ouvert les yeux.

Je ne suis pas le plus doué quand il s’agit de communiquer. Tomi m’a dit un jour : « tu n’es pas manipulateur, mais parfois, ta façon de communiquer te fait passer pour tel. Les gens en arrivent à penser que tu essaies de te servir d’eux, alors que pas du tout. » Ma conversation avec Robert (et, indirectement, avec Mark et Noel) me confirme que Tomi avait vu juste, au moins en partie. Je dois apprendre à être plus clair et direct.

La semaine prochaine, je m’assurerai d’avoir un entretien privé avec Mark, Noel, Nicki, Tomi et Robert bien sûr. On discutera de leurs envies, de leurs craintes, de ce qu’ils attendent de ce job et de ce que je (nous) attendons d’eux, puis on formalisera et signera tout ça pour lever toute ambiguïté !

Je me suis fait soigner un carie. Encore sous l’effet de l’anesthésiant, j’ai fait le tour du bloc, vu une jolie fille entrer chez Café Claude, l’ai suivie et suis ressorti avec son numéro et celui de sa copine. Je devrais aller chez le dentiste plus souvent.

28 avril 1994

J’ai parlé avec Mark et Noel. Je pense qu’on est sur la même longueur d’onde.

J’ai signé le bail et récupéré les clés de mon nouvel appartement. Sandrine était là pour me féliciter d’un baiser.

30 avril 1994 [dans l’avion]

Je me rends à NY pour voir Papa et d’autres proches que je ne vois pas très souvent.

Il faut que je garde toujours à l’esprit que, dans la vie, les choses les plus essentielles ne vous tirent pas par la manche pour réclamer votre attention. C’est à vous de les distinguer, de les reconnaître et de leur consacrer le temps nécessaire. C’est ce qui vous rend actif et non passif. On ne peut pas rester les bras ballants en attendant que les situations dégénèrent.

[Chappaqua] Morris m’a récupéré à l’aéroport et m’a conduit à la maison à Merrick. J’ai mangé un sandwich à la supérette, je me suis changé et j’ai pris la voiture jusqu’à la SUNY Purchase pour assister au concert d’André Watts. Papa était bouleversé de me voir ; il en avait les larmes aux yeux. Il n’en revenait pas que je sois venu de si loin juste pour son anniversaire.

Cet événement est dépeint dans le chapitre 7 de ma BD autobiographique, Replay. Voir les notes de l'annexe de Replay pour les pages 219 et 226.

1er mai 1994

Qui suis-je ?

Mon plus grand défi actuel, c’est de parvenir à réconcilier toutes les parties de mon être en un tout cohérent. Géographiquement, je suis éclaté entre Paris, NY, La Havane, SF ; mon cœur est déchiré entre mes amis, ma famille, mes amours, mon travail. Je m’épuise à courir entre ces différents pôles, comme si une vitesse de déplacement suffisamment élevée permettait d’atteindre à l’ubiquité. J’essaie de m’oublier dans l’action, je m’impose des objectifs tellement radicaux qu’ils me forcent à changer, à évoluer, pour espérer les atteindre.

La direction que j’ai prise quand j’ai quitté SF il y a presque quatre ans a rendu ma vie plus riche et plus mouvementée que je l’avais espéré. Mais là, j’ai été suffisamment loin dans l’action effrénée. Un retour de balancier s’impose ; c’est l’heure d’interrompre cette quête frénétique d’effervescence et de retrouver de l’intérêt, du charme même, au quotidien, au familier.

Le travail fait partie de ma vie, mais ce n’est pas moi.

Ma seule aspiration devrait être de me contenter de qui je suis, pour moi-même.

Avec ma famille et mes amis. De faire advenir qui je suis vraiment.

Amis des clichés, bonsoir.

4 mai 1994 [San Francisco]

« La lueur d’une bougie éclairait le bureau et ses détails familiers lui apparurent peu à peu… Quand il eut vu tout cela, il se prit à douter de la possibilité de cette nouvelle vie dont il avait rêvé avant d’entrer. Tous ces vestiges de sa vie passée semblaient l’enserrer en lui susurrant : « Non, tu ne te débarrasseras pas de nous, ni ne seras jamais capable de changer ; tu resteras le même : plein de doutes, d’insatisfaction à ton égard, de vaines tentatives de t’améliorer, toujours infructueuses, et plein d’un espoir obstiné de ce bonheur qui t’échappe et auquel tu ne saurais prétendre. »

La nuit dernière, je me suis promené dans mon appartement en lisant une lettre que je venais d’ouvrir, j’ai décroché le téléphone, vérifié mes messages, me suis gratté le postérieur ; je n’ai compris que je n’étais pas seul que lorsque Sandrine m’a lancé depuis l’autre pièce : « Bonjour Jordan ! » Elle était blottie dans le canapé avec un livre et n’arrivait pas à croire que je ne l’avais pas aperçue.

La fusion Broderbund/EA est annulée.

La version de Prince 2 sur Mac a été approuvée aujourd’hui.

Pour la première fois, j’ai vu Diana marcher sur l’écran, incrustée dans le corridor de Don. Très impressionnant.

J’ai commandé une pizza et passé une soirée calme à la maison en lisant Anna Karenina et en écoutant de la musique. Attends voir… Voilà mon souhait exaucé !

5 mai 1994

La nuit est claire, d’un bleu profond. Sandrine et moi avons fait des caisses toute la soirée. En six heures, on a transformé l’appartement de ruche bourdonnante en tas de cartons scellés. C’est assurément l’empaquetage le plus rapide que j’ai jamais fait.

J’ai montré le nouvel appart à Tomi. Elle approuve.

10 mai 1994

J’ai dîné au Goro’s Robata à Mill Valley avec Tomi hier soir, puis suis revenu par Folsom Street pour voir Donald. Il était sur le point de commencer à produire les rendus finaux, après huit semaines de travail sur le wagon-lit. On a bu du champagne.

Tomi est sûre que c’était Donald, le type nu et hilare qu’elle a vu sur le Golden Gate Bridge il y a quelques années. Ça me tracasse un peu.

11 mai 1994

Tomi est venue le matin et on a passé une heure agréable à déplacer les meubles, jusqu’à l’arrivée de Robert. Nous avions prévu une journée « retraite » à trois pour travailler sur l’histoire. Contrat rempli, je dirais, au moins du point de vue du moral.

Robert a vu Clara hier soir et il a la mine réjouie. Pendant que Tomi faisait la sieste en bas, on s’est assis sur le toit sous le soleil de plomb, la ville étendue devant nous.

Hier, Yale m’a annoncé que les autorités californiennes refusaient mordicus d’accorder son visa à Yoana. Ça m’a tellement énervé que je n’ai rien écrit dans mon journal. J’ai prévenu Aarón à Madrid par fax. Yale a rappelé aujourd’hui et a accepté de déjà délivrer le formulaire I-20, ensuite on verra bien.

Je suis resté au bureau jusqu’à 23h. Donald a apporté le premier lot de rendus. Il travaille H24.

13 mai 1994

J’ai proposé un job d’été à Patrick. Réalisateur-adjoint pour un jeu PC CD-ROM (le réalisateur craint d’être trop empêtré dans les considérations techniques pour pouvoir se concentrer sur les acteurs). Il arrive la semaine prochaine. Super !

Donald a apporté un set plus complet de rendus. Pour la première fois, quand on parcourt le train en cliquant, ça ressemble vraiment à un train. Waouh !

Les trois prochains mois jusqu’au tournage vont être mortels. En gros, ce sont les trois mois les plus cruciaux du projet. Je dois encore

  • terminer l’écriture du script
  • harmoniser et lier entre eux tous les aspects du design du jeu
  • conclure un accord avec un distributeur et/ou trouver un apport financier quelque part
  • enregistrer tous les dialogues
  • imaginer, dessiner et faire une maquette de toutes les séquences non-interactives
  • gérer la préproduction : choisir les acteurs, les costumes, etc.

Et puis on tourne.

Dans trois petits mois et demi, le tournage sera terminé et la postproduction s’amorcera. Ce qui va se passer d’ici-là scellera le destin du projet.

Je ne peux me permettre ni vacances, ni distractions. Je dois garder l’esprit clair, le corps en forme, et un parfait équilibre émotionnel. Concentration. Organisation. Efficacité.

Désormais, tout ce que je fais en dehors du bureau est secondaire et doit concourir au maintien de mon équilibre physique et psychique.

C’est le choix que j’ai fait il y a un an et demi quand j’ai quitté la France. J’aurais pu continuer à voyager et rester un esprit libre, mais j’ai choisi ceci à la place. Une occasion qui ne se présente qu’une fois, et encore, si vous avez de la chance. Je l’ai saisie, il faut l’assumer maintenant.

Pas question de maudire ne fût-ce qu’une minute consacrée à ce projet pendant les trois prochains mois.

14 mai 1994

Passé cinq heures à placer des points d’intérêt dans les couloirs du train avec Donald.

15 mai 1994

Ma pendaison de crémaillère a été, de l’avis général, un succès.

17 mai 1994

Gary Rosenberg a pris le café avec moi tôt ce matin au coin de Taylor et Sacramento et m’a raconté des anecdotes sur mon grand-père. Un type touchant.

Un nouvel extrait des carnets de Jordan « Il y a 30 ans cette semaine » sera publié ici mercredi prochain. Merci de votre visite !

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