1er janvier 1996

[New York] Mon souvenir le plus mémorable de ce voyage reste de rentrer transi de froid dans l’appartement tiède, sec et à demi obscur de mon père, me glisser dans le lit de la chambre d’amis et fermer les yeux chaque fois que je disposais de plus d’une heure de répit. Le froissement statique des draps. Les murs nus, réparés et réenduits, prêts à peindre. Mon seul lien avec le monde extérieur : l’antique répondeur Code-A-Phone (dont j’avais oublié le code), sa lumière verte m’accueillant chaque fois que je regagnais ma petite chambre, clignotant son message amical d’invitation à me réfugier du froid de la ville…

Je me reconnecte avec d’anciennes facettes de ma personnalité. Chaque lieu où vous séjournez vous façonne en érodant certaines parties de votre être jusqu’à les effacer. Pour les retrouver, il vous suffit de partir.

11 janvier 1996

Je me suis donné une semaine pour prendre ma décision au sujet de l’embauche de John Eaton.

Il est peut-être temps de commencer à lâcher prise. D’accepter que Smoking Car, sous sa forme originelle, a vécu. La société peut grandir ou mourir, mais elle ne sera plus jamais ce qu’elle fut.

Si j’embauche John, Robert commencera probablement à prendre ses distances affectives avec Smoking Car et avancera son départ pour Boston.

Il y a Robert, Netter, Nicki, Tomi, Patrick, Jon, Mark, Noel, Mitchell, Guido, Kevin, Dana, Juliana, Eugene, John, Anita, Chris, Graham, Charles, Matt, Randy, Greg, Amber, James, Dennis, Sean, Brian, Ken – la vache, ça en fait, du monde.

13 janvier 1996

Je rentre d’une nouvelle journée à Smoking Car. J’y ai laissé Mark, Noel, Mitchell et Eugene.

C’est déjà très chouette. Bientôt, ce sera un véritable jeu !

Je commence à me faire à l’idée d’un futur avec John Eaton.

24 janvier 1996

Jim Tso est venu ce matin nous présenter notre nouveau planning. Première partie de l’alpha pour le 3 février, bêta le 6 juin, validation en août, sortie en octobre. Je pense que c’est jouable. Et que nous devrions fixer notre bêta interne au 30 avril.

Hiro Fukami est resté toute la journée. Bonne réunion. Nous avons validé : 16 bits uniquement, exclusivité Windows 95, version sous-titrée japonaise en octobre, suivie d’une version doublée en décembre. Il est toujours aussi enthousiaste.

Nouveau titre : Orient Express : La Veille de la Guerre

Déjeuner avec John Eaton, Robert et Patrick. Dîner avec Tomi. Dernier verre avec Patrick. Demain, je dîne avec John et on décide si on va de l’avant.

Moi, je suis pour. Patrick est partant. Tomi aussi. Robert est le bienvenu, mais il part pour Boston. Patrick et Tomi pensent tous deux qu’il commet l’erreur de sa vie. Mark N. reste un point d’interrogation. Patrick m’a convaincu de lui laisser la porte ouverte.

« Tu es Othello, nous sommes tous des Iago », a dit Patrick, tout sourire.

1er février 1996

Ça se passe vraiment bien, là ; bien mieux que ce que j’aurais pu imaginer il y a seulement deux semaines.

Jan Putnam nous a rejoints pour la visite de Softbank. On leur a asséné le double coup de massue -1) peu de chances de pouvoir mettre la version PSX sous le sapin et 2) il nous faut davantage de fonds - sans que ça gâche l’ambiance du dîner chez Aqua, très agréable au demeurant.

John Eaton se débrouille très bien. C’est son premier jour officiel demain. On a vraiment bien fait de l’intégrer avec Jan et Softbank. Il nous a beaucoup aidés. Il se trouve que Hashimoto-san le connaissait de nom (il s’entend bien avec le patron de T&E Soft, qui lui a dit : « John Eaton est un bon gestionnaire pour nos bureaux aux États-Unis ; il a toute ma confiance ») et qu’il pense que John sera un atout pour Smoking Car. John n’a pas encore de titre officiel et on n’a pas encore bétonné ses conditions, mais ça viendra. Robert, Patrick, Mark et Tomi l’ont tous adopté. Dieu merci. C’était la bonne décision.

Demain, Hashimoto et Kaji nous rendent une dernière visite, accompagnés d’Irimajiri et de Toyota, les rois de chez Sega. Jan a dit que leur présence est un grand honneur : on les voit très rarement rendre visite à des développeurs.

Fameuse semaine.

12 février 1996

La météo s’est brusquement radoucie ce weekend. Après avoir passé des semaines enfermé au bureau, à me réfugier du froid et de la pluie, je vois soudain défiler des couleurs dans la rue, des filles, des épaules et des jambes découvertes partout !

Il a fait encore meilleur dimanche. Mais je suis quand même allé au bureau.

Je suis rincé. J’ai tellement hâte que ce jeu sorte. Le 30 avril - je m’y vois déjà.

Robert nous a fait un sale coup : il a donné à Jim Tso un CD foireux à la dernière minute, s’est envolé pour Boston en laissant tout en plan, n’a toujours pas donné de nouvelles.

Du stress en plus de tout le boulot encore à faire.

L’avenir de Smoking Car est de plus en plus radieux. Patrick et John Eaton y sont pour beaucoup.

J’ai envie de déplacer Smoking Car vers le sud, dans la zone industrielle de la ville. Ou dans un entrepôt ou une usine désaffectée de la zone côtière.

Je veux achever ce jeu, mais je ne peux pas le faire seul. Tout repose sur les épaules de Robert, Mark, Noel, Justin, Randy, Sean, Matt, Mark N., Dan, Gretchen, Chales, Kathleen, Nicole, Michael, Anita, Lawrence, Ian, Claudia, John P., Jerzy, Juliana, Dana, Chris, James, Patrick, Eugene, David, Kevin, Sandrine, Brian, Donald, Mitchell, Guido, Amber, Ken and Greg.

Ce n’est pas tant le temps que j’y consacrerai ou à quel point je serai concentré que le temps qu’ILS y consacreront et à quel point ILS seront concentrés… multiplié par 40.

C’est le moment de réapprendre à diriger.

18 février 1996

Nouvel An chinois. Les rues détrempées, les éclairs phosphorescents des feux d’artifice qui percent le brouillard de proche en proche, les lourds nuages bleu métal suspendus au-dessus de la ville… On dirait Blade Runner, vu du toit-terrasse. J’ai rompu avec Lisa ce matin.

« Six mois, jour pour jour, » elle a dit. « Tu étais conscient de ça ? Bien sûr que non ; tu es bien un mec. »

Tout est cyclique : une alternance de débuts et de fins. On se rapproche de la fin d’un cycle qui a débuté il y a trois ans : Express. Il est temps de se préparer pour la dernière ligne droite.

L’Année du Cochon était une année de stabilisation : gestation, consolidation, récupération, préparation. À présent, place aux grands changements pendant… l’Année du Rat !

5 mars 1996

Softbank nous a rendu visite hier. Après les politesses d’usage, ils nous ont présenté un document stipulant qu’ils nous verseraient une avance de 840.000 dollars, que nous nous sommes empressés de signer.

Nous avons également conclu un pacte suicidaire : si le jeu est un succès, Hashimoto-san s’engage à financer lui-même les réjouissances pour nous tous. Dans le cas contraire, nous devrons tous nous donner la mort. J’espère qu’il plaisantait.

John E. se débrouille à merveille. Pourvu qu’il reste.

Patrick et moi avons commencé à échanger des idées pour le titre suivant. Châteaux du XVIIIe siècle et autres fantaisies du même ordre.

Cuba a abattu deux avions privés, or le gouvernement américain maintient qu’ils évoluaient dans l’espace aérien international, donc les chances que Yoana obtienne un visa étudiant semblent s’être évaporées une fois pour toutes. On ne baisse pas les bras malgré tout.

20 mars 1996

J’ai reçu un chèque de royalties inattendu de 48.000 dollars pour Prince of Persia. GÉNIAL !

Je bosse 70 heures par semaine, comme d’habitude.

L’Europe me manque.

Les semaines de moins de 70 heures me manquent aussi.

Quand ce projet sera terminé, je ne saurai plus comment m’occuper.

23 mars 1996

John E. m’a proposé de devenir associés pour bâtir ensemble l’avenir de Smoking Car. J’y réfléchis…

Mais qu’est-ce que je veux, au fond ?

Par exemple, si je pouvais avoir tout ce que je voulais ?

  • Des vacances, une fois Express sorti : voyager, récupérer, donner à mes batteries créatives le temps de se recharger
  • Du temps pour développer le concept du prochain projet tranquillement, sans pression excessive pour le lancer à la hâte, ni pour l’orienter dans telle ou telle direction
  • Le choix, lorsque le projet débutera, de m’y jeter à corps perdu, à raison de soixante heures hebdomadaires passionnées en tant que scénariste-réalisateur-auteur-despote, comme pour Express ; ou d’assumer un rôle plus restreint : créateur principal, producteur exécutif, mentor, ou que sais-je encore
  • Récupérer mon million de dollars investi dans Express
  • Que Smoking Car continue d’exister en tant que plateforme me permettant de réaliser les projets que je souhaite, quand je le souhaite… Mais sans m’enfermer dans une routine éreintante de soixante heures par semaine, où la moindre de mes absences ferait vaciller l’édifice

Liberté… Pouvoir… Sans cas de conscience.

Fastoche, pas vrai ?

24 mars 1996

J’ai demandé conseil à mon père au sujet de la proposition de John E. Sa réaction m’a surpris : il a vu rouge. « Rien n’est plus précieux que le contrôle », a-t-il déclaré. « Partager le pouvoir décisionnel serait la plus grave erreur que tu puisses commettre. Un manager comme John Eaton, aussi compétent soit-il, ne saurait prétendre à une parité totale de pouvoir. »

25 mars 1996

Hier soir, Sandrine m’a appelé et m’a invité à manger un steak. Elle voudrait que je rentre en France, que je trouve une gentille compagne et que j’aie un enfant en même temps qu’ils auront leur second, afin qu’ils grandissent ensemble.

31 mars 1996

CGDC. Quatre mille personnes au centre de conférences de Santa Clara. Mark et Nicole ont offert à Express sa première présentation publique. Ils s’en sont plutôt bien sortis. Je dirais que le public était intrigué.

Le reste du salon était globalement déprimant : des jeux de combat, de la capture de mouvement en 3D, des clones de Doom, des simulateurs de vol. Chris Crawford a donné une conférence sur l’IA. Table ronde sur la création de The 11th Hour : les séquences vidéo ressemblaient à un mauvais film d’étudiant, et ils se rengorgeaient de ce que ça tourne à 30 images/seconde au lieu de 15, du genre « regardez, on dirait la télé ! »

Express est des années-lumière devant tout ce que j’ai vu aujourd’hui, même s’il se plante.

Ce soir, j’ai loué Bleu de Kieslowski. Se peut-il vraiment qu’il soit mort à cinquante-cinq ans ?

Pourquoi est-ce que je fais tout ça ? Qu’est-ce que je fous ici ?

9 avril 1996

J’ai revu Les Sept Samouraïs. Mon film préféré. J’ai eu l’impression étrange que ça parlait de Smoking Car.

Je suis cloué au lit par la grippe. Chaque muscle me fait souffrir.

Je ne peux pas être malade. Demain, je dois aller au bureau, ne fût-ce qu’une demi-journée. Vous pensez une seule seconde que Kambei ou Gorobei se seraient débinés, eux ?

J’ai parlé à Eileen du pacte suicidaire conclu avec Hashimoto-san. Elle est d’avis qu’il ne plaisantait pas.

20 avril 1996

Le travail avance. Nous sommes tous à bout de forces, tendus, nerveux — surtout Patrick, qui travaille les week-ends, dopé au cocktail caféine-nicotine, et dont les traits se creusent un peu plus chaque jour. Mais pas la peine de lui demander de lever le pied : il veut tenir son planning, coûte que coûte.

Robert et les programmeurs, en revanche, semblent se la couler douce ; mais seulement si on les compare à Patrick et à moi.

Vox Record IV approche à grands pas. Faut que j’écrive ces dialogues.

Tomi et Doug ont organisé une fête avec une chasse au trésor pour toute l’équipe de Smoking Car.

24 avril 1996

Des journées de douze, quatorze heures. On se prépare pour Vox Record IV. Soixante pages de dialogues écrites en trois jours. Le cirque infernal du casting et de la production.

Tomi est à l’hôpital. C’est son anniversaire.

1er mai 1996

Première journée d’enregistrement de dialogues. Abbot, Sophie et Rebecca. Deux ans depuis la première session. DEUX ANS ! La vache.

Franny, Mark et Jordan chez Poolside : une machine bien huilée. On a déjà fait ça ensemble, donc pas de panique ; on bosse, point. Pour autant, après sept heures dans le studio, je n’en suis pas moins claqué.

Ce projet a duré un an de trop.

La canicule s’est installée.

2 mai 1996

Nouvelle journée d’enregistrement de voix chez Poolside : Sophie, Rebecca, Conducteur 1, Chef de train. Puis retour à Smoking Car pour quelques heures de boulot en prime.

Si ça prend quatre jours pour enregistrer tout ça, je devrais pouvoir boucler le montage en une semaine, non ?

Chez Softbank, on s’inquiète pour son investissement.

Je suis moi-même en train de craquer, et on voudrait que j’en préserve les autres…

On reprend à 9h30 demain. Ma voiture refuse de démarrer, donc Mark et Franny passent à nouveau me prendre.

Tomi est toujours à l’hôpital.

6 mai 1996

La Bêta arrive à toute allure. Un rendez-vous avec la réalité. Serons-nous dans les temps pour Noël ? On sera bientôt fixé.

Le moment est venu de nous séparer de Charles.

10 mai 1996

La pression est palpable. On est censé passer au stade Bêta dans trois semaines. Hier soir, on était 20 au bureau pour la pizza de 22h. C’était très sympa.

Montage des dialogues, rendus 3D, scènes cinématiques, réunions, TEDIT. On grave 3 CD ce soir.

Mardi, on a enregistré cinq femmes arabes et quatre serveurs français. Comme c’était la dernière « production » du projet, j’ai dû, une fois le boulot terminé, aller boire un pot et danser avec Dave, Christophe, Mark, Franny et Andrea jusqu’à deux heures du matin.

Je suis éreinté. Je ne sais pas ce qu’on va faire si on loupe Noël. Je n’ai pas l’énergie pour continuer trois mois de plus, même si on avait les fonds pour le faire (ce qui n’est pas le cas).

16 mai 1996

Dîner avec Patrick, Sandrine, David King et sa colocataire Jennifer dans un nouveau restaurant dans Columbus. C’était un coup monté de A à Z. Sandrine n’avait pas voulu me dire qui serait là et, bien sûr, elle avait tout organisé. Jennifer m’a reconduit après avoir redéposé David au bureau. On se revoit samedi.

Elle est australienne, figurez-vous. Elle étudie la géologie tout en travaillant chez Green Apple Books.

19 mai 1996

On est allé à la Miss Pearl’s Jam House et au Bitter End. Elle est adorable. Elle n’a que 25 ans. Elle fume des Camel.

J’ai passé la journée au bureau, à monter des dialogues et à essayer de tester le jeu. Frustrant. Il y a encore tellement à faire. Pas de Mark, ni de Noel, ni de Robert ce weekend. On ne sera jamais prêt pour Noël. Vu l’état du jeu, on se croirait à deux mois de la Bêta. Deux mois trop tard.

Alors pourquoi est-ce que je me sens si heureux, malgré tout ?

20 mai 1996

Le L.A. Times a placé Express en tête de liste dans leur article sur les meilleurs jeux du Salon. Notre première mention dans la presse ! Ils ont aussi écrit qu’il sera disponible « en début d’année prochaine. »

Journée très frustrante au bureau.

22 mai 1996

Éric Chahi et toute l’équipe d’Amazing Studios sont passés au bureau à 23h pour voir le jeu. Matt était en train de rafistoler le serveur, donc on a eu du mal à faire une démo. Patrick et David K. y ont assisté.

J’apprends toujours quelque chose de nouveau en faisant une démo du jeu. Compliqué, cette fois-ci. Pour que le jeu fonctionne, il faut que tout s’enchaîne, tout doit être fluide. Là, c’est juste injouable. On ne parle pas de deux semaines, ici, ou même d’un mois. Il reste vraiment une tonne de boulot.

Au dîner, j’ai dit franchement à John et à Robert où je pensais qu’en étaient vraiment les choses :

Ressources du jeu au stade Bêta : 30 juin

Bêta proprement dite : 30 juillet

Approbation de sortie : 30 octobre

Si mon intuition est exacte, alors il va nous manquer, je dirais, 350.000 dollars.

Éric m’a conseillé de faire en sorte que le jeu accroche le joueur dès le début. Rien ne doit briser le charme avant qu’il soit complètement scotché. Je savais ça, bien sûr, mais ça m’a fait du bien de me l’entendre dire. Les gens vont accrocher ou non dans les cinq premières minutes ; la plupart ne vont pas attendre de voir si l’histoire et les personnages en valent la peine.

Patrick, David et moi avons encore traîné dehors après le départ des gars d’Amazing et on a débriefé la démo : qu’est-ce qui va ou ne va pas dans la façon dont on avance, etc. Patrick dit que les rendus seront prêts pour le 6 juin.

Il faut juste qu’on termine ce jeu. Il le faut.

Je sors avec Jennifer vendredi soir. J’ai des papillons dans le ventre chaque fois que je pense à elle. N’est-ce pas un peu puéril ?

9 juin 1996

Jeudi, on a fait une démo du jeu à Hugh M., de chez 3DO. Ça s’est bien passé. Qui sait, on pourrait peut-être soutirer une rallonge de budget à Matsushita pour une version M2 ? Je n’y crois pas trop.

Jennifer m’a dit : « J’adore être avec toi, mais je pense qu’on devrait éviter de se voir trop souvent. Autrement, tu comprends, on pourrait vite devenir… »

« Un vrai couple », ai-je répondu.

« Oui, c’est exactement ça. J’ai mes études, mon travail, ça fait déjà beaucoup de choses à gérer, alors une grande histoire d’amour en plus, ce serait… »

« Une diversion que tu ne peux pas te permettre. Je sais. Je suis dans la même situation. Ne t’en fais pas ».

10 juin 1996

John a improvisé une réunion ce matin pour nous parler de réduction d’effectifs et pour rappeler à chacun l’importance de savoir se séparer des gens au bon moment. Indigné, Patrick a claqué la porte. Il aura fallu un nouveau pétage de plombs plus tard dans la journée, puis un tour du bloc pour qu’il se calme un peu. On a repris la réunion à seize heures et, cette fois, il s’est comporté correctement.

Pfiou… ce n’est vraiment pas une sinécure.

Message de Jennifer : « Bon, on a un problème. Je ne peux pas m’empêcher de penser à toi tout le temps, au travail. »

27 juin 1996

Je me suis offert un ordinateur portable dernier cri, très design. Robert m’a montré comment utiliser le World Wide Web. J’ai trouvé le site de mon frère. Puis ceux de Corey et de Winona Ryder.

30 juin 1996

J’ai testé le jeu pendant douze heures ce week-end. Ça commence à ressembler à quelque chose. Il y a encore tant à faire…

J’ai ramené le portable à la maison et ai passé un bout de temps à surfer sur le Web tout seul. J’ai trouvé une page consacrée à « Silvio Rodriguez » et une autre à Karateka. C’est vraiment singulier d’utiliser AltaVista pour chercher des traces de votre propre existence.

3 juillet 1996

On ne sait jamais à quoi s’en tenir avec Donald : un coup Dr. Jekyll, un coup Mr. Hyde. Aujourd’hui, j’en ai eu assez. Robert et Patrick ont assisté à la scène. Pfiou.

Guido était encore aux prises avec les séquences non-interactives quand je lui ai fait mes adieux à 22h30. C’était son dernier jour aujourd’hui. Il s’est montré extrêmement reconnaissant d’avoir eu l’opportunité de travailler sur le projet, etc. Il m’a dit que ça avait été comme travailler sur Citizen Kane.

Le tournage du « Making of » a démarré à 9h. J’ai fait tout mon possible pour exhaler le charme, l’assurance et l’enthousiasme d’un jeune Orson Welles. C’était marrant d’assister au quart d’heure de gloire de Robert, Nicki, Netter, Patrick, Donald, et du duo Mark et Noel, passant devant la caméra chacun à leur tour pour une interview. La journée y est passée.

15 juillet 1996

Journée noire pour notre relation avec Broderbund. John a appelé Ken G. pour avoir un retour sur notre réponse à leur offre et s’est, je cite, « heurté à un mur ». Conférence rapide avec Tomi à Aspen, e-mail de John à Bill McD et, l’après-midi même, réponse de Bill : c’est à prendre ou à laisser.

John et moi sommes allés faire le tour du bloc. Je ne l’avais jamais vu dans cet état. « C’est leur suffisance qui me débecte », m’a-t-il dit. « Toute ma stratégie reposait sur le présupposé qu’il n’y aurait pas de coups bas entre nous. Peut-être était-ce une erreur d’aborder les choses ainsi. »

On a décidé de laisser la nuit porter conseil. Il a suivi ma recommandation d’écrire à Ken pour lui demander de coucher sa réponse par écrit. Dieu sait ce qui se passera ensuite.

« C’est vraiment à vous dégoûter de bosser dans ce secteur », a dit John.

Nous sommes coincés, car nos autres « options » ne sont pas réalistes. Je ne doute pas que nous puissions obtenir 1,5 voire 2 millions de dollars de la part d’un autre éditeur (Electronic Arts, Interplay, même Gamebank), soit largement de quoi racheter les droits à Broderbund et les dédommager, mais Broderbund ne nous les cèdera jamais. Ils préféreront s’y cramponner, quitte à enterrer le jeu, juste pour nous donner une leçon.

Le plus ironique, c’est que l’une de leurs exigences « non-négociables » est, justement, l’exclusivité des droits de publication sur mes deux prochains jeux. Ils ont décidément une manière bien à eux de conter fleurette aux développeurs !

29 juillet 1996

Deux semaines franchement pourries.

Stephanie a perdu sa maman, Robert s’est défilé, on s’est engueulé, il a disparu pendant dix jours, John est furieux, moi aussi, et Robert est furieux… contre moi.

Entre-temps, le conflit avec Broderbund s’enlise. Vendredi, on a dû sauter la paye pour la première fois en trois ans. Patrick, Mark M. et les autres jeunes Résistants veulent partir en guerre. On a besoin de 750.000 dollars ; Broderbund nous en propose 400.000.

3 août 1996

Robert est rentré mardi, on s’est réconcilié devant un bol de soupe de nouilles vietnamiennes à Chinatown. Il y a toujours cette tension sourde entre nous, mais notre amitié est préservée et l’équipe est à nouveau réunie.

Tom a fini par nous soumettre son projet de contrat. Mais les conditions sont à ce point pires que ce que nous redoutions, que je préférerais mettre Smoking Car au chômage technique pendant un mois afin de trouver un autre financement, plutôt que de signer ça.

Coup de bol, Morris m’a réveillé à sept heures du matin pour me l’annoncer : aucun problème, il a trouvé 300.000 dollars et les fera virer sur notre compte lundi. Ça nous laisse deux mois pour dénicher les 300.000 suivants. Alléluia, bordel !

Je lui dois pratiquement la vie. Il nous fallait un miracle et il l’a accompli. N’oubliez jamais qui sont vos amis. Ils ne sont peut-être pas parfaits, mais bon sang, c’est sur eux que vous pouvez compter.

Morris à sa manière,

Robert à la sienne,

Tomi à la sienne,

Patrick à la sienne…

Au cours de ce projet, j’ai eu maille à partir avec chacun d’eux, au moins une fois. Il m’est même arrivé de croire notre amitié sur le point de se rompre. Pourtant, tous sont revenus, un jour ou l’autre, pour me tirer d’affaire, si bien que j’ai chaque fois eu honte d’avoir douté d’eux.

5 août 1996

Je suis exsangue.

Doug s’est cassé la jambe et rompu le tendon d’Achille après avoir heurté le plongeoir en retombant. Aïe.

John a parlé à Morris et a découvert qu’en échange des 100.000 dollars qu’il versera sur notre compte demain, celui-ci exige une reconnaissance de dette de 50.000 dollars à 15 % d’intérêt à titre de « commission d’intermédiaire ». John et Tomi sont sidérés. Ils trouvent la manœuvre pas nette.

John a ironisé : « Pas mal comme combine. » (Empocher 50.000 dollars grâce à l’argent de quelqu’un d’autre.) Je lui ai expliqué que Morris garantissait les 100.000 dollars en mettant en gage l’un de ses propres biens immobiliers.

« Et tu l’as cru ? », m’a lancé John.

Conclusion, cette opération nous a coûté près de 65.000 dollars en frais de financement. Huit mille exemplaires du jeu de plus à vendre avant d’atteindre le seuil de rentabilité. Autrement dit, chaque dollar dépensé nous revient désormais à 1,65 dollar.

7 août 1996

Naissance d’ALWEN, qui aura quatorze ans en 2010.

À part ça, une journée ordinaire dans la vie de Smoking Car.

Bruce nous a montré les premières maquettes de la boîte du jeu.

Nous gravons [le projet] Victor (la version Alpha des parties 1 à 3).

La paie tombe vendredi. Morris se veut rassurant.

8 août 1996

J’ai fait le tour des bureaux pour annoncer à tout le monde que la paie de demain n’aurait pas lieu. Mon vieux, ça m’a vraiment ouvert les yeux. Rien de tel pour vous reconnecter avec les gens qui travaillent pour vous !

Les uns répondent : « aucun problème. » Les autres paniquent. Et ce ne sont jamais ceux qu’on croit.

John Eaton m’a fait savoir qu’il allait probablement quitter le navire. Il a une femme, des enfants ; il lui faut son gagne-pain. J’aurais dû m’y attendre, et pourtant ça m’a fait un choc.

Je sortirai de cette aventure avec une sacrée réputation : incapable de garder le contrôle, de respecter un calendrier ou un budget, de m’arrêter avant que ça dégénère…

En fin de journée, Morris m’a faxé une reconnaissance de dette de 100.000 dollars. Je l’ai signée et la lui ai renvoyée. Il effectuera le virement demain.

Il a échafaudé tout un montage pour financer l’ensemble du projet. J’ai envie de lui faire confiance, mais c’est difficile quand tout le monde se ligue pour m’en dissuader. Si je choisis de suivre Morris malgré les protestations de John et de Tomi, je me retrouverai vraiment seul dans la fosse aux lions. En même temps, malgré toutes leurs bonnes intentions, ni John ni Tomi ne me proposent la moindre alternative.

Pour la prochaine fois :

  • Une équipe réduite ;
  • Un projet dont l’ambition corresponde aux moyens disponibles ;
  • Choisir les gens en fonction d’une dynamique de groupe soigneusement pré-établie. Déléguer ce qui doit l’être, garder la main sur l’essentiel, définir clairement les responsabilités.

Mais avant tout : survivre à cette crise.

9 août 1996

Nous avons payé les salaires, grâce à Morris. Pendant qu’il distribuait les chèques, John disait à tout le monde que j’étais un « faiseur de miracles ».

John, Tomi, Jon H. et Robert m’ont pris à part pour me parler avec gravité de mes responsabilités envers Smoking Car - ce qui, pour Tomi et John Eaton, m’oblige à accepter l’accord proposé par Broderbund. Jon H. et Robert sont plus nuancés et enclins à considérer le montage de Morris comme une alternative viable.

J’aimerais pouvoir satisfaire tout le monde. Tous ont été loyaux envers moi ; tous ont risqué gros pour moi et pour Smoking Car, à des degrés divers. Mais s’il y en a un qui pourrait y perdre jusqu’à sa chemise, c’est bien moi. Si j’accepte la proposition de Broderbund et que cela se révèle être une erreur, John et Tomi n’en subiront pas les conséquences. Moi, si. C’est donc à moi que revient la décision finale.

Je sais bien que Morris n’a pas réellement la situation en main, qu’il bidouille un truc à l’arrache pour me sortir de ce mauvais pas. Il n’a pas 200 millions de dollars en banque comme Broderbund. Lorsqu’il dit : « Aucun problème », il applique, pour l’essentiel, la méthode Coué.

Mais Morris fera tout ce qui est humainement possible pour m’empêcher de sombrer. Alors que Broderbund, en tant qu’entreprise, ne verrait aucun inconvénient à ce que je coule : ça ne ferait que renforcer leur position.

C’est bizarre, cette aversion absolue de Tomi pour Morris. Je me demande d’où ça lui vient. Un peu comme si c’était moi, l’objet de leur rivalité.

14 août 1996

Quatorze heures et demie passées chez Smoking Car. Physiquement, je suis vidé. Mais heureux.

Ce soir, Mark Moran et moi avons joué jusqu’au bout de la cinquième partie pour la toute première fois. Trois ans après le début de cette aventure. Incroyable. Robert était là, lui aussi. Nous trois… quoi de plus naturel, quand j’y pense.

Bon, ben, on dirait que nous la tenons, notre version Alpha.

Le jeu s’est métamorphosé ces derniers jours : nouveaux curseurs, nouveau design d’œuf de Fabergé pour l’horloge, nouvel inventaire, nouvelle interface pour circuler sur le toit du train et dans les couloirs… Une foule de petits changements épars qui contribuent chacun à donner une meilleure cohérence à l’ensemble.

En partant, Mark m’a dit : « Ce jeu est bien plus prenant que je l’aurais jamais imaginé. Les graphismes sont parfois franchement ratés, mais on s’amuse. » Venant de lui, c’est extrêmement positif.

Patrick est de retour. Alwen a une semaine.

Autant la semaine dernière fut terrible, autant celle-ci fut bonne.

Le pire est derrière nous. Ce jeu ne sera pas une daube, et bientôt, tout le monde le saura.

Plus qu’à trouver encore 700.000 dollars.

15 août 1996

Demain matin à 9h30, premier test grandeur nature : faire le jeu du début à la fin sous les yeux de Jim et Tomi. Espérons que tout fonctionne.

Dîner avec Robert à North Beach.

C’est un véritable ami. Quand les emmerdes arriveront, il ne me laissera pas tomber.

Robert, Jordan, Patrick et Mark. Si les choses tournent vraiment mal, nous devrons peut-être terminer le jeu juste à nous quatre.

J’ai reparlé avec Jon H. de la proposition de Broderbund. Après une semaine de négociations, elle n’est pas plus attrayante qu’au départ, ou à peine. Hors de question que je signe ce truc. Mais je n’aurai probablement pas le choix, à moins que Morris sorte un lapin géant de son chapeau.

Demain, je lui enverrai notre prévisionnel de trésorerie avec une seule question : TU ES SÛR D’Y ARRIVER ?

17 août 1996

Dernier jour de Juliana. « Ce fut un honneur de travailler avec toi », m’a-t-elle dit. Elle avait les larmes aux yeux. J’ai moi-même dû réprimer un sanglot. Dans des moments pareils, je me dis que tout ça en valait la peine.

Tomi m’a tenu la jambe au sujet de Morris, qui a fait pareil à propos de John. C’est épuisant.

Bah, au moins, je sais désormais ce que je vais faire. Ma décision est prise. Je suis serein.

Smoking Car va revenir à son noyau dur. Mark Netter et Nicki partiront une fois le jeu au stade Bêta ; Robert et John d’ici la fin de l’année. Toutes les responsabilités que j’avais tenté de leur déléguer me retomberont dessus. J’espère être prêt pour lors.

On s’est trop agrandi. J’ai voulu transformer cette aventure en véritable entreprise, mais c’était contre-nature. Ça a toujours été une histoire profondément personnelle. Chaque fois que j’ai tenté d’effacer cette dimension, je nous ai déforcés plus qu’autre chose. Mais il y a des leçons qu’on ne peut tirer que de ses erreurs.

21 août 1996

Le burn-out menace. Grave. Comme on fera avec le disque, demain.

Justin est revenu. Robert l’a alpagué pour donner un coup de main sur Grabface pendant une journée. Justin et moi sommes allés manger un hamburger chez Mo’s et avons causé médecine et politique. Cela a exacerbé mon impatience d’en finir avec ce projet pour enfin passer à autre chose.

Mon frère a appelé pour demander où en étaient ses disques avec la version Alpha ?

Bill Jones est passé avec son fils, en visite pour choisir son université. Je leur ai montré le jeu.

Déjeuner avec Mark Netter. On a enterré la hache de guerre. Il est triste de devoir partir. Et il regrette que notre projet de monter une boîte ensemble soit enterré, lui aussi.

Moi, je suis trop épuisé pour éprouver le moindre regret. Je suis simplement soulagé de voir enfin la fin approcher.

Quatre semaines avant la bêta.

27 août 1996

Je suis sorti du bureau à minuit trente et il faisait aussi clair qu’en plein jour. Ils tournaient une série intitulée Nash Bridges dans la rue. Surréaliste.

Encore une journée de quinze heures, que seule une séance de danse à la salle de sport a rattrapée.

La semaine dernière a été pénible : caprices du magnétoscope, plantages de DOS, crashs du réseau. Il va falloir rattraper le retard.

Trois semaines avant la bêta.

J’ai envoyé un e-mail à Softbank pour leur annoncer les bonnes nouvelles.

Jon H. m’a appelé pour savoir si je faisais confiance à Morris. J’ai répondu que oui.

Une journaliste du New York Times m’a appelé afin que j’apporte ma caution dans son article consacré à la maison de Doug et Tomi, dans le Colorado. J’en ai profité pour glisser quelques mots sur le jeu, saisissant la perche que Tomi m’avait -évidemment ! -tendue.

Jennifer m’envoie des poèmes d’amour au bureau.

28 août 1996

Kevin Burget est en ville.

Voir quelqu’un découvrir le jeu pour la première fois est une véritable révélation.

Si seulement nous avions plus de temps pour le peaufiner…

Enfin, le résultat n’est pas complètement naze, c’est déjà ça.

10 septembre 1996

On est encore dans les temps, pour la Bêta.

Demain, on fige le code pour gravure de la version « Alwen ».

Smoking Car est vraiment dépeuplé. John est passé à mi-temps. Encore une semaine avant que Nicki se marie et s’en aille pour de bon. Netter sort de la compta le mois prochain. David et Kevin ont reçu leur préavis hier. Tim et Dan nous ont déjà quittés. Robert part pour Boston à la mi-octobre.

Ça sent la fin.

Dieu merci.

Je les aime tous.

Quelle année de dingue.

11 septembre 1996

Il a fait froid et pluvieux. J’ai passé la journée à me traîner au bureau – recru de fatigue mais cravachant comme quatre, tout en me disant « la vache, je suis sur les rotules ! » Je manque de sommeil, j’imagine.

12 septembre 1996

Visite surprise. George Hickenlooper s’est pointé, aminci et hâlé par le tournage de son film Dogtown, tout juste achevé. Il sortait du Café Zoetrope juste à côté, où il avait rencontré Fred Fuchs, producteur exécutif des Rênes du Pouvoir. Sue l’accompagnait.

Je leur ai montré la bande-annonce et le « Making Of » (Mark avait rapporté la version finale de L.A. ce matin). Ils ont adoré. « C’est digne des meilleurs films de David Lean », a dit George avec sa retenue coutumière.

Patrick a trente ans. On a mangé du fromage arrosé de vin dans la grande salle, vu qu’il n’aime pas le sucré. Ça m’a remonté le moral de revoir George.

Meg, la responsable produit, est repassée pour une deuxième visite. Je l’aime bien.

18 septembre 1996

Morris est arrivé dimanche. Je suis passé le prendre à son hôtel et l’ai emmené dîner avec Tomi. Il a passé le lundi au bureau, à faire ce pour quoi il était là, et ça a pas mal irrité Tomi et John.

On est à deux doigts de la Bêta. (A = Alwen, B = Bodhi)

Crème glacée avec John E. Il part de son côté, vu que nos plans d’avenir ont été reportés sine die. J’espère qu’il n’est pas trop déçu.

On continue à réduire les effectifs…

19 septembre 1996

Bodhi arrive. J’ai gravé la première mouture aujourd’hui. Il y a quelques bugs, mais j’espère qu’ils seront absents de la version de demain.

21 septembre 1996

On a livré Bodhi à Broderbund (et à Doug, qui volera en jet jusqu’à Aspen pour y passer le weekend avec Patrick, Sandrine, Alwen et Tomi) et on a fêté l’événement ainsi que le départ de Nicki avec un gâteau au chocolat arrosé de champagne bon marché.

Aujourd’hui, je me sens juste lessivé. Dormir, c’est tout ce qui m’intéresse.

Après une longue période de stress intense et d’adrénaline à courir après les échéances, un jour d’arrêt apporte avec lui une autre lassitude, plus proche de la dépression. Passer sans transition de l’activité fébrile et passionnée au repos affecte mon moral. C’est un choc pour l’organisme, ce genre d’arrêt brutal ; il faut du temps pour s’acclimater. Quand vous avez pendant aussi longtemps associé le bonheur à la joie d’avancer, toutes voiles dehors, vers votre objectif, vous avez du mal à vous rappeler comment rester heureux quand le mouvement ralentit jusqu’à s’arrêter.

22 septembre 1996

Enfin un vrai weekend. J’ai fait des pains perdus et j’ai lu le New York Times. Jennifer est partie travailler et je suis allé au cours de percussions de Tejde, à l’angle de la 2ème et de Folsom. J’ai appelé Grand-Maman et Grand-Papa, et Papa et Maman pour leur souhaiter bonne année. Après deux jours de repos, je commence à me détendre et, pour un peu, à me sentir à nouveau humain.

Mes conversations avec Jennifer à propos de la vie dans une librairie m’ont donné envie d’écrire un roman. Un truc léger, pas de la grande littérature. Tous ces jeunes auteurs qui s’embarquent d’emblée dans des œuvres sérieuses, introspectives et très littéraires, comme Jay McInerney… ils ont tendance à stagner. À l’inverse, les auteurs qui commencent plus modestement, en écrivant des romans populaires, comme Elmore Leonard ou John D. MacDonald, semblent progresser à chaque nouveau livre.

24 septembre 1996

Hier soir, nous avons été priés, John et moi, de nous joindre à Doug pour dîner avec un certain Joe Durrett, que Doug voudrait mettre à la tête de Broderbund. C’était vraiment excitant de rencontrer un type aussi brillant et de m’efforcer de ne pas perdre une miette de ce qu’il disait. On s’encroûte à force de voir les mêmes visages et de ressasser les mêmes idées jour après jour. Ça fait du bien de voir un nouveau visage. J’espère qu’il signera pour le poste.

Ça a été une journée éprouvante, où Patrick et moi nous sommes débattus avec la question de savoir combien de temps il resterait et pour quoi faire. Finalement, on est allé avec Tomi voir Donald pour admirer les magnifiques rendus de ciel, d’arbres et le train modélisé qu’il aimerait intégrer au jeu à la place des extérieurs dessinés à la main. Tomi s’est emballée en pensant aux possibilités. Ça m’a vraiment fichu un coup d’être obligé de torpiller leur bel enthousiasme pour une raison piteuse mais sans appel : on n’a plus le temps.

J’ai ma propre liste de changements à faire, et elle est courte. On ne peut pas se permettre de tout faire.

Doug a joué au jeu pendant le week-end au Colorado, et Tomi et Patrick débordaient d’idées pour l’améliorer. On a échangé un tas d’idées très chouettes. Nous n’aurons pas le temps d’en concrétiser la moitié, mais c’est grisant. C’est dans ces moments-là que ça devient passionnant.

Smoking Car continue sa décroissance. Patrick, Anita, Robert et Mark partiront tous en octobre. Andy aussi.

Je suis tenté de garder Patrick et Kevin comme graphistes, mais mon instinct me dit que ça serait une erreur. Si Patrick reste, il voudra tout faire, prendra trop de responsabilités et rendra la vie impossible à John, à tout le monde et à lui-même ; ce n’est pas là que j’ai besoin de lui. Il vaut mieux qu’il s’en aille avec les honneurs en tant que responsable des graphismes 3D, et que les corrections soient faites par des contractuels sans attachement émotionnel.

Soupir Il faut que je l’écrive pour m’en convaincre.

J’aurai bientôt perdu tous mes lieutenants. Je serai seul à la barre.

25 septembre 1996

Une journée de galère. On a péniblement adapté le planning de travail aux forces encore en présence : Jim Tso, Patrick, etc. Le prochain mois va être bien corsé. Tout le monde va se démener jusqu’à son départ. Si on parvient à tenir jusqu’au 18 octobre (la nouvelle date-butoir pour la « Vraie Bêta » - inutile de me demander ce que ça veut dire ou pourquoi on ne dit plus simplement « la Bêta » ; cherchez pas, c’est Broderbund), alors on pourra rentrer souffler un peu. Après ça, les choses devraient se calmer et on pourra se concentrer pendant quelque temps.

J’ai feuilleté les albums photo des quatre dernières années. Le Nouvel An m’a rendu nostalgique. Quand on fêtera la fin du projet, il faudra qu’on prévoie un projecteur pour afficher des dias retraçant par le menu les quatre années. Paris, Budapest, Athens, Albertville, Aspen, Greenwich St, Jackson St, le tournage… ça va être une sacrée fête.

27 septembre 1996

La semaine la plus éreintante depuis… toujours ? Je suis exsangue.

Cette semaine a été marquée par la mise à l’écart progressive de Patrick, à tel point qu’il prend congé toute la semaine prochaine, et que deux semaines après, il nous quitte. Nos grandes ambitions de lundi ont été peu à peu réduites à néant par les assauts répétés de Robert, épaulé par Netter, John Eaton et Jim Tso, jusqu’au coup final d’aujourd’hui, où Robert s’est imposé.

J’en ai soupé. Qu’ils s’en aillent tous. J’ai perdu plus de temps cette semaine à gérer les querelles entre mes lieutenants qu’à travailler vraiment.

J’aurais pu m’unir à Patrick et insister pour qu’il reste et qu’on dépense le temps et l’argent nécessaires pour remplacer le train dessiné par Jerzy par le train rotoscopé dans chaque décor du jeu, mais j’étais moi-même en proie au doute. Je ne suis pas sûr que David, Kevin et lui auraient pu boucler ça en trois semaines, même si j’avais donné mon accord. Et puis, tout le monde s’en fiche, à part Donald, Patrick, Tomi et moi. Alors j’ai laissé tomber.

J’ai détesté cette semaine.

Aujourd’hui, j’ai passé trois heures avec Doug chez lui à recueillir ses impressions sur le jeu.

Joe Durrett a signé pour devenir le PDG de Broderbund. Il commence mardi. Youpie !

Doug a proposé qu’on passe une semaine au ranch en janvier pour fêter la sortie. C’est une pensée réjouissante.

On expédie 30 exemplaires de Bodhi aux bêta-testeurs lundi (15 pour Smoking Car, 15 pour Broderbund). Les retours vont affluer. Vole doucement, petite Bêta !

28 septembre 1996

En réfléchissant à tout ce qui s’est mal passé sur ce projet, j’ai remarqué une constante.

Elle commence par un lien d’amitié entre moi et l’autre personne (Patrick, Robert, Morris, Tom Marcus, etc.)

Au début, il y a la phase de lune de miel, où je séduis l’autre pour le convaincre de rejoindre le projet sous une forme ou une autre : je leur fais voir mon rêve et je leur donne envie de m’aider à le concrétiser.

Phase Deux : comme dans tout mariage, des points de tension et de désaccord surgissent. Exemples : les compétences de gestionnaire de Patrick montrent leurs limites. Robert se débine sur un truc et laisse tomber l’équipe. Morris réclame trop d’argent, est injoignable et irrite tout le monde à Smoking Car.

Phase Trois : pour remettre un cadre plus « pro », je fais venir quelqu’un de l’extérieur pour reprendre l’aspect de la relation qui pose problème (ex : John Eaton, Charles, Mark Netter, pour s’occuper des relations avec le personnel, des relations avec l’éditeur, etc.)

Phase Quatre : les choses tournent encore plus mal parce que, du coup, l’intéressé a le sentiment que je l’ai sous-traité à un larbin. J’ai simplement voulu prendre quelque chose qui était personnel entre nous pour tenter de le rendre neutre.

Patrick dirait que ça aurait dû rester personnel. Qu’on aurait pu tout résoudre autour une tasse de café, si je n’avais pas choisi de laisser tous ces gêneurs se dresser entre nous.

Du point de vue de John Eaton, mon erreur a été de rendre les choses personnelles dès le départ. J’aurais dû faire ce que font les bons gestionnaires : définir clairement les postes à pourvoir pour chercher ensuite les meilleurs candidats, au lieu d’embaucher mes amis, puis de me demander ce que j’allais leur faire faire.

Aucun des deux n’a tort. Mais si j’avais suivi les conseils de l’un ou de l’autre à la lettre, ce projet n’aurait jamais démarré. C’est simplement devenu trop gros à gérer seul. Quand j’en ai pris conscience, c’était trop tard, la basse-cour était pleine et, bon gré, mal gré, j’en étais le coq.

J’ai un mauvais pressentiment : je fais peut-être une terrible erreur en laissant partir Patrick. C’est vrai, je ne pouvais pas réalistement soutenir son plan face à la fronde collective de Robert, John, Netter et Jim Tso. Il faut dire aussi qu’il s’est enfoncé tout seul en gérant son département et ses gars comme il l’a fait, et en cherchant querelle à John. Et pourtant…

Il a été mon plus fidèle lieutenant depuis le début.

Il est dévoué corps et âme à ce projet.

Sa présence illuminait le bureau et il a eu pas mal d’idées géniales.

Mais toutes le choses ont une fin.

Advienne que pourra ; mais faites que ça ne traîne pas.

30 septembre 1996

Samedi, j’ai pris la voiture jusqu’à San Rafael, où je me suis posé avec Patrick et Sandrine, grillé des burgers et joué avec Alwen et Magnus. Patrick avait besoin de réconfort. Moi aussi.

Dimanche, j’ai enfilé mon costume-cravate et me suis rendu à Carmel Valley pour le mariage de Nicki. J’ai fini par squatter la chambre d’hôtel de Mark Netter pour rentrer ce matin et arriver au bureau pour 10h. Je suis fatigué.

La machine promotionnelle a démarré. Pourvu qu’elle ne nous broie pas au passage.

Un nouvel extrait des carnets de Jordan « Il y a 30 ans cette semaine » sera publié ici mercredi prochain. Merci de votre visite !

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